« En fait, moi, je ne savais pas qu’on leur avait fait tout ça, aux Juifs. »
La remarque surgit au cours de la visite, devant l’évocation des pogroms et de la Shoah. Puis la jeune stagiaire se reprend : « Enfin, on nous en avait parlé au collège, mais je n’avais pas compris que c’était aussi horrible. »
Cette hésitation dit peut-être l’essentiel. Elle rend sensible l’écart qui sépare parfois le savoir de la compréhension. Des dates ont été apprises, des mots mémorisés, mais l’histoire est demeurée abstraite. Dans le musée, devant les objets, les photographies et les récits de vies brisées, elle prend soudain un visage.
Cette prise de conscience tient aussi à la manière dont la visite est commentée. Albert Chetret, conférencier, accompagne les stagiaires lors de chacune des étapes de ce parcours citoyen. Il ne se contente pas d’énumérer des faits ou des dates : il raconte les événements, en restitue le contexte et la dimension humaine. Sa parole relie les œuvres, les lieux et les destins individuels.
La visite du musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme s’inscrit dans un parcours qui conduira également nos stagiaires à l’Institut du monde arabe, au Panthéon et à la basilique de Saint-Denis. Quatre lieux pour les familiariser avec les principes de la laïcité, mais aussi pour comprendre les cultures, les religions et les récits qui ont contribué à former notre histoire commune.
Le MahJ permet d’approcher l’histoire du judaïsme dans toute sa diversité. Il rappelle les persécutions et la destruction des Juifs d’Europe, mais montre également des mondes vivants, des traditions, des langues et des créations.
À l’étage, les photographies et les vêtements traditionnels des populations juives séfarades du Maroc et d’Algérie provoquent un autre mouvement de reconnaissance. Certains jeunes originaires du Maghreb y retrouvent des formes, des motifs et des manières de se vêtir qui leur rappellent les cultures arabes ou berbères transmises par leurs propres familles.
Ce qui semblait appartenir à « l’histoire des autres » devient alors étrangement familier. Les traditions juives, arabes et berbères ne se confondent pas, mais elles se sont côtoyées durant des siècles, partageant des villes, des langues, des savoir-faire et des paysages.
C’est peut-être là que la laïcité prend tout son sens. Elle n’efface pas les appartenances et ne demande à personne d’oublier d’où il vient. Elle crée un espace dans lequel chacun peut découvrir et comprendre les convictions et les cultures de l’autre, sans avoir à les partager.
La mise en regard du MahJ, de l’Institut du monde arabe, de la basilique de Saint-Denis et du Panthéon montre que notre histoire collective n’est pas faite de mondes étanches. Elle est traversée par des rencontres, des conflits, des ruptures et des héritages partagés.
« On nous en avait parlé, mais je n’avais pas compris. » Une visite au musée ne remplace pas un cours. Elle peut cependant donner aux mots une réalité que le cours ne suffit pas toujours à transmettre. Le savoir commence quelquefois par cet aveu très simple : je ne savais pas vraiment.