Dehors, la ville est en émoi. Des lycéens bloquent leur établissement et affrontent les forces de l’ordre. À la Fondation Jean-Jaurès, cité Malesherbes, où siège Cartooning for Peace, quatre formateurs de l’E2C93 cherchent à s’accorder sur un symbole représentant l’intelligence artificielle. Les croquis circulent, les arguments aussi. On défend une idée, on en conteste une autre, on rit. Puis on passe au vote.
La consigne semblait simple. Mais comment résumer en quelques traits une technologie dont les contours restent difficiles à saisir ? Lorsque le groupe présente ses propositions aux collègues, ce qui paraissait évident sur la feuille appelle encore des explications. Les formateurs éprouvent une difficulté familière aux dessinateurs de presse : choisir ce qu’un dessin doit montrer pour faire comprendre une idée.
Dans la rue comme autour de la table, il est question de faire entendre son point de vue. Le dessin de presse articule l’action et le regard critique : il participe au débat tout en révélant ses rapports de force et ses contradictions.
Issus des sites de Rosny et de Pantin, les quatre formateurs suivent cette formation avec des collègues des Écoles de la deuxième chance d’Île-de-France. Cette mise en situation les prépare à animer des ateliers autour de l’exposition « Intelligence artificielle, Droits devant ! ». Il s’agira d’accompagner les jeunes dans la compréhension de l’IA, mais aussi de leur faire découvrir comment l’humour et l’ironie peuvent porter une critique.
Cette démarche s’inscrit dans l’histoire de Cartooning for Peace. Le 16 octobre 2006, au siège des Nations unies à New York, Kofi Annan, alors secrétaire général de l’ONU, et Plantu réunissent douze dessinateurs internationaux autour du colloque « Désapprendre l’intolérance – dessiner pour la paix ». Après les violences suscitées par les caricatures de Mahomet publiées en 2005, la rencontre interroge la liberté d’expression et la responsabilité des dessinateurs. Le réseau en est issu ; l’association française est constituée en 2008. Elle défend les libertés fondamentales, soutient les dessinateurs menacés et développe des actions éducatives pour confronter les regards et combattre les préjugés.
L’exposition sur l’IA prolonge cet engagement. Ses quatorze dessins venus de différents pays questionnent le travail, la création, la protection des données, la distinction entre vrai et faux et l’environnement. Des fiches d’activités et des témoignages de jeunes complètent cet outil pédagogique gratuit. Ces sujets invitent à examiner les choix qui accompagnent le développement de l’IA : qui décide de ses usages, au bénéfice de qui, avec quelles conséquences pour nos droits ?
Pour ouvrir cette discussion, il faut apprendre à décoder les messages graphiques. Pourquoi l’exagération fait-elle rire ? Comment l’ironie suggère-t-elle autre chose que ce qui semble être dit ? Que révèle un rapprochement inattendu ? Observer, connaître le contexte, confronter les interprétations : le sourire devient une entrée dans la réflexion.
Les futurs ateliers permettront aux stagiaires de saisir le rôle de la presse comme contre-pouvoir démocratique. Un dessin peut dévoiler un abus, contester un discours officiel ou fissurer une évidence. Apprendre à le lire, c’est se donner les moyens d’interroger les images et les discours, et de construire son propre jugement.